Lire entre les lignes... ou les difficultés de l'enseignement à distance

J’en ai parlé amplement dans les dernières semaines, j’ai donc l’impression que je me répète encore, mais en relisant mes blogues, force est de constater que je ne me suis pas attardé à la question sur cette plateforme.

Eh bien, voilà, je sors du placard pour vous dire que j’adhère… que dis-je, j’adopte et je prône l’enseignement par la méthode socratique. Cette méthode qui consiste à faire « accoucher » les idées enfouies des gens avec qui on discute est en fait un processus par lequel l’enseignant permet à l’apprenant d’utiliser son savoir tacite afin de faire des liens et des synthèses, ce qu’il n’aurait pas nécessairement fait par lui-même. Il est vrai qu’en enseignement de la gestion, je suis choyé, puisque beaucoup des notions et concepts font partis de la vie des étudiants depuis qu’ils sont tout petit, sans même qu’ils aient porté une attention particulière à ceux-ci.

Or, lorsqu’une telle méthode est employée, l’enseignant n’a pas seulement accès au savoir de l’étudiant, mais aussi à son langage non verbal, qui contribue à enrichir la conversation, voire même à orienter la discussion selon les réactions de l’apprenant. Mais voilà, comment ne pas perdre, ou plutôt, comment avoir accès à cette partie de la conversation, lorsqu’un enseignement asynchrone est offert ? Est-ce seulement possible ?

Je vous avoue avoir lu un peu sur la question (Abrams, 2015 ; Anderson, 1999 ; Hlinak, 2014 ; Noe et al., 2015 ; Roth, 2016) et peu d’écrit semble s’intéresser à la notion du langage non verbal, même dans la méthode socratique. Dois-je penser que ma préoccupation est vaine ? Je ne crois pas. Je pense plutôt qu’il faut me tourner vers d’autres outils pour arriver à mieux ‘cerner’ mes étudiants.

Comme je devrai m’absenter cet hiver, j’ai donc décidé d’essayer diverses activités pédagogiques pour voir la ou lesquelles me sont le plus appropriés lorsque je suis à distance. Parmi celles-ci, j’essaie d’emmener mes étudiants vers le forum de groupe pour qu’ils puissent échanger entre eux et que je puisse participer à ces échanges. Plusieurs écrits s’intéressent au dialogue « en ligne ». Mentionnons au passage ceux de Rodriguez (2014) ou encore De Wever et al. (2010). Mais encore une fois, ces études sont plutôt centrées sur les relations entre étudiants et la conception de la connaissance. Il y a donc place à développer sur la relation entre enseignant et apprenant dans la conversation asynchrone. Et qui sait, peut-être arriverais-je à lire entre les lignes…



ABRAMS, Jamie R. (2015). « Reframing the Socratic Method », Journal of Legal Education, Forthcoming, vol. 64, no 4, p. 562-587.

ANDERSON, Melvin J. (1999). Socrates is Not Dead! The Role of the Teacher in Higher Education Now and for the Next Ten Years.. 7th Annual Symposium On Teaching Effectiveness, Colorado. http://commons.erau.edu/bollinger-rosado/1999/7th/6/

DE WEVER, Bram, VAN KEER, Hilde, SCHELLENS, Tammy et VALCKE, Martin (2010). « Roles as a structuring tool in online discussion groups: The differential impact of different roles on social knowledge construction », Computers in Human Behavior, vol. 26, no 4, p. 516-523.

HLINAK, Matt (2014). « The Socratic Method 2.0 », Journal of Legal Studies Education, vol. 31, no 1, p. 1-20.

NOE, Mark, MORENO, Eloisa, WELSH, Regina et al. (2015). « Plato's Wiki: The Possibility of Digital Dialectic », Double Helix, vol. 3, p. 1-12.

RODRIGUEZ, Mark A. (2014). « Content analysis as a method to assess online discussions for learning », SAGE Open, vol 4, no 4.

ROTH, Rogerio L. (2016). « The Socratic Method Reloaded: a Rereading to Improve a Technologically Sound Education », International Journal of Learning, Teaching and Educational Research, vol. 15, no 6, p. 1-32. 

Commentaires

  1. Bonjour Alexandre,

    Tu poses un problème très intéressant avec ton désir de « cerner » les étudiants, même à distance, en mode asynchrone. Faute d’avoir une idée à te proposer pour rendre le non verbal accessible de manière asynchrone, je crois que j’explorerais peut-être la question sous l’angle des moyens d’établir un climat qui va au-delà du « sécuritaire scolaire classique ».

    J’ai l’impression que la meilleure manière d’avoir accès aux pensées réelles des étudiants, en présentiel comme à distance, c’est d’arriver à créer un sentiment d’appartenance, une confiance et une ambiance permettant aux étudiants d’être eux-mêmes, « by way of projecting their individual personalities » (Bates, 2015, p. 4.4), pour qu’ils te parlent franchement de leur propre chef. Explorer cette possibilité nécessiterait de redéfinir les règles d’interaction entre les apprenants et/ou la mise en place d’un dispositif dans lequel la discussion ne se limite pas à l’aspect scolaire des choses. Les contacts informels seraient un facteur déterminant pour l’établissement d’une telle relation (Kozanitis, 2015).

    Bien que je partage ta conception quant au fait qu’en présentiel, le non verbal « parle » et nous permet, comme enseignant, de repousser les limites des conceptions des étudiants, j’ai l’impression (peut-être erronée !) que le mode asynchrone pourrait peut-être jouer en ta faveur. Les questions posées sont-elles plus efficaces (et les réponses plus « vraies) quand l’étudiant a le temps d’y réfléchir avant de répondre ? Le fait de ne pas être devant l’enseignant au moment de répondre réduit-il l’inhibition ? Puisque ton groupe aura la chance de t’avoir en formule hybride cet hiver, un questionnaire sur ces dimensions pourrait peut-être apporter des pistes intéressantes à ta réflexion, même si elles n’adressent pas directement le non verbal.

    Dans tous les cas, j’ai bien hâte d’en apprendre davantage cet hiver et de découvrir le fruit de tes expérimentations !

    Références

    Bates, A. W. (Tony). (2015). Teaching in a Digital Age. [s.l.] : open.bccampus.ca.

    Kozanitis, A. (2015). La relation pédagogique au collégial: une alliée vitale pour la création d’un climat de classe propice à la motivation et à l’apprentissage. Pédagogie collégiale, 28(4), 4‑9.

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  2. Bonjour,
    J’apprécie beaucoup votre inquiétude en vers vos étudiants. Votre billet, votre problématique, et vos discussions en classe, souligne le passage d’une pédagogie traditionnelle orientée vers les savoirs à une pédagogie nouvelle orientée vers les étudiants et leurs besoins.
    Comprendre la nature évolutive des rôles des enseignants et des apprenant est particulièrement importante pour gérer une classe de manière centrée sur l'étudiant. Comme l’illustre Branch (2016).
    « Bien évidemment, et c’est bien naturel, nous manquons collectivement de recul aujourd’hui pour analyser finement toutes les perspectives éducatives et pédagogiques ouvertes avec le développement du numérique et ses évolutions à venir » Djebara, A. et Dubrac, D. (2015). Toutefois, cette formation en pédagogie nous a offert cette occasion.
    Je viens de consulter la recherche de Ménard L. (2015) portant sur 101 moyens de motiver, suggérée par Michaël dans un autre travail, je le trouve très intéressant et aide à choisir les meilleurs pratiques d’enseignement créant une motivation des étudiants et aussi et d’évaluation.
    Au plaisir de nous parler de votre expérience à la prochaine session.
    Références bibliographiques :
    Branch, R. M. (2009). Instructional design : The ADDIE approach: Springer Science and Business Media.
    Djebara, A. et Dubrac, D. (2015). La pédagogie numérique : un défi pour l’enseignement supérieur. Journal officiel de la république française.
    http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/154000158.pdf
    http://101moyens.ccdmd.qc.ca/index.php

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  3. Ton intention d'utiliser des forums de discussion m'a tout de suite rappelé une lecture que j'ai faite récemment sur l'engagement des étudiants dans la formation en ligne (Meyer, 2014). L'auteur fait (à partir de la page 16) une très bonne description du modèle de la communauté d'apprentissage (community of inquiry), un modèle d’apprentissage développé spécifiquement pour l'apprentissage en ligne. Les “discussions en ligne” jouent un rôle important dans ce modèle, qui est basé sur la présence enseignante, la présence sociale et la présence cognitive. Comme tes étudiants se connaîtront déjà lors du segment en ligne, la dimension sociale est sans doute moins problématique, mais je crois que les deux autres “présences” donnent des pistes intéressantes sur le rôle de l’enseignant, à la fois comme intervenant dans les interactions en ligne (ce qui devrait te plaire) et sur la mise en place d’activités susceptibles de susciter un bon engagement cognitif des étudiants et de véritable interactions (plutôt que ce qu’on appelle des serial monologues). Le message le plus important à retenir (je crois) est que les forums de discussion sont un outil efficace dans le cadre d’activités bien structurées (et non pas une fin en soi).


    Meyer, Katrina A. 2014. «Student Engagement in Online Learning: What Works and Why». ASHE Higher Education Report, vol. 40, no 6, p. 1-114.

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